Rudolf Rocker : Itinéraire d’un militant et d’un théoricien anarchiste

Rudolf Rocker anarchiste

« Le nationalisme est un prétexte qui permet de quasiment tout dissimuler. La bannière nationale recouvre toute injustice, toute forme d’inhumanité, tous les mensonges et s’il le faut tous les crimes. La responsabilité collective de la nation étouffe tout sentiment de justice chez l’individu et mène chaque humain à passer totalement outre les injustices qu’il a commises et à les vanter comme des vertus si elles sont commises dans l’intérêt de la nation. »

Rudolf Rocker
(traduit de l’allemand par nos soins du site anarchismus.at)

Peu connu en France, Rudolf Rocker est pourtant un théoricien et un militant important du mouvement anarcho-syndicaliste allemand et international, voire de l’anarchisme en général. De sa jeunesse passée à Mayence à ses exils successifs qui l’auront vu arpenter les rues de Paris, Londres et New York, Rudolf Rocker diffusera inlassablement les idées libertaires à travers ses écrits et ses engagements et marquera de son empreinte l’anarcho-syndicalisme allemand.

Jeunes années

Il naît le 25 mars 1873 à Mayence. Ses deux parents décèdent prématurément et le jeune Rudolf Rocker grandit dans un orphelinat catholique. A quatorze ans, il est engagé  comme mousse sur le Rhin avant de terminer son apprentissage de relieur auprès de son oncle qui exerce lui-même ce métier. Homme cultivé, féru de philosophie et de littérature, ce dernier l’a considérablement influencé.

C’est à son contact qu’il a construit sa culture politique. Rudolf Rocker se rapproche alors des idées sociales-démocrates avant de rejoindre le SPD (parti social-démocrate  allemand). Déçu par le parlementarisme, il ne tarde pas à quitter le parti. Il se tourne alors vers l’anarchisme et se lance dans un travail de propagande intense en initiant un groupe anarchiste dont l’activité principale consiste à diffuser des écrits comme ceux de Bakounine ou de Kropotkine, importés clandestinement en Allemagne depuis l’Angleterre. Visé par la répression et voulant éviter le service militaire, il fuit l’Allemagne en 1892 et gagne Paris.

L’exil contre la répression

Arrivé à Paris, il découvre une ville qui le subjugue profondément. Comme tous les exilés fuyant leur pays, il se retrouve dans une situation précaire. Il côtoie les milieux émigrés allemands et découvre le mouvement anarchiste dans toute sa pluralité, des individualistes aux communistes.

« L’épisode des bombes » va bouleverser le mouvement libertaire. Le 11 juillet 1892, quelques mois avant l’arrivée de Rocker à Paris, l’exécution de Ravachol donne lieu à une série d’attentats à la bombe (1892-94).

La propagande par le fait se répand alors comme une traînée de poudre et Rudolf Rocker se retrouve pris dans la tourmente. Lorsque l’anarchiste italien Sante Caserio tue le président de la République Sadi Carnot le 24 juin 1884, les lois scélérates sont promulguées dans le but d’écraser le mouvement libertaire. Connu comme anarchiste, Rudolf Rocker rencontre alors beaucoup de difficultés à trouver du travail. Il se résout à
quitter Paris afin de trouver refuge à Londres.

Éditeur, propagandiste et militant

Nostalgique de ses années parisiennes, Rudolf Rocker est pourtant obligé de s’intégrer à la vie londonienne. C’est en s’installant auprès des ouvriers juifs de l’East-End londonien qu’il va devenir l’infatigable orateur défendant les travailleurs confrontés à des  conditions de travail exécrables. Il prend alors une place importante dans le mouvement syndical juif émergent et apprend le yiddish. A Londres, devenue terre d’asile pour ceux qui fuient la répression, il croise des figures de l’anarchisme comme Louise Michel, Max Nettlau, Gustav Landauer, Alexandre Shapiro et partage plusieurs fois la tribune lors de grands meetings avec Kropotkine et Malatesta avec qui il nouera une longue amitié.

Fiché comme anarchiste, Rudolf Rocker ne trouve plus de travail. Lui et sa compagne Milly Witkop essaient alors en désespoir de cause de quitter le vieux continent pour tenter leur chance aux États-Unis en 1897. Mais ils sont refoulés à Ellis Island. Il regagnent l’Angleterre.

De 1899 à 1914, il édite le journal « Der Arbayter Fraynd » (L’ami des ouvriers) et, avec quelques interruptions, la revue culturelle « Zsherminal » (Germinal) en yiddish. En 1907, au congrès anarchiste d’Amsterdam, il est nommé secrétaire de l’internationale anarchiste aux côtés de Malatesta et Schapiro. En 1912, il soutient les ouvriers en grève dans le secteur du textile et de la confection. Après une âpre lutte de six longues semaines, le combat des travailleurs est finalement un succès.

Rattrapé par la guerre

En 1914, quelques semaines après l’entrée en guerre de la Grande-Bretagne, la situation devient critique pour Rudolf Rocker. Avec la guerre, c’est aussi la chasse à l’ennemi intérieur qui a commencé et naturellement contre l’ennemi étranger vivant sur le sol anglais. De nationalité allemande, il sait que ses jours sont comptés.

La première guerre mondiale provoque aussi une âpre discussion et une vive polémique au sein du mouvement libertaire avec la publication du « manifeste des seize » qui soutiennent l’Entente, rompant ainsi avec la position traditionnelle anti-militariste des anarchistes. Dans cette polémique, Rudolf Rocker se positionnera contre le « manifeste » notamment au côté d’Errico Malatesta.

Il est finalement extradé vers la Hollande où sa compagne et son fils le retrouveront, avant de retourner en Allemagne à la fin de la guerre en profitant du chaos ambiant. Mais un militant anarchiste de son envergure n’est pas forcément le bienvenu pour les autorités allemandes.

La révolution mise à mort

De retour dans un pays profondément bouleversé et marqué par quatre années de guerre qui l’ont laissé exsangue, Rocker s’installe à Berlin et renoue des contacts avec ses amis militants. La révolution de novembre 1918 provoque l’effondrement de l’Empire mais laisse la la gauche allemande profondément divisée entre les sociaux-démocrates, qui souhaitent reprendre les choses en main et protéger l’État, et les éléments plus  radicaux qui désirent une révolution sociale. En janvier 1919, cet antagonisme se cristallise dans les rues de Berlin lors de la révolte des spartakistes. Les sociaux-démocrates écrasent dans le sang cette tentative insurrectionnelle et assassinent deux des figures du mouvement, Rosa Luxembourg et Karl Liebknecht. Gravement malade, Rocker ne pourra que suivre à distance ce lourd échec infligé au mouvement ouvrier révolutionnaire.

A peine trois mois plus tard, Rocker assiste à l’écrasement de la brève tentative révolutionnaire de la République des conseils de Bavière au sein de laquelle ses amis Gustav Landauer et Erich Mühsam se sont jetés à corps perdu. Cette nouvelle défaite marque aussi un certain reflux de la vague révolutionnaire. La mort de Gustav Landauer, assassiné sauvagement par des soldats des corps francs lors de la reprise de Munich, est une perte douloureuse pour Rocker.

Ses écrits sur le mouvement révolutionnaire l’amènent aussi à porter un regard critique sur les bouleversements que connaît la Russie depuis 1917. Il avait relevé très tôt les menaces que représentaient les tendances autoritaires au sein du mouvement ouvrier. En ce sens, il dénoncera dès le début des années 1920 l’autoritarisme des dirigeants bolcheviques de la révolution russe.

L’anarcho-syndicalisme et la FAUD

Malgré une certaine stabilisation de la République de Weimar, il ne renonce pas et s’implique dans le mouvement anarcho-syndicaliste allemand naissant. Fin 1919 se tient le congrès du FVdG (Frei Vereinigung deutscher Gewerkschaften) durant lequel est adoptée la « Déclaration relative aux principes du syndicalisme» rédigée par Rocker. L’organisation change aussi de nom et s’appellera dorénavant FAUD (Freie Arbeiter Union Deutschland).

C’est grâce à son apport théorique et son travail de propagandiste au sein de l’organisation qu’il laisse son empreinte dans l’anarcho-syndicalisme allemand. Il déploiera en effet toute son énergie à sillonner le pays pour tenir des conférences. A cela s’ajoute la publication de nombreux articles dans le journal de la FAUD « Der Syndikalist » ainsi que la parution de nombreuses brochures aux éditions du syndicat.

C’est sous l’impulsion des anarcho-syndicalistes de la FAUD qu’est créée à Berlin, à la fin de l’année 1922, une nouvelle « version » de l’Association internationale des travailleurs (AIT) qui regroupera plus d’un million et demi de membres. Rudolf Rocker s’impliquera beaucoup dans cette aventure et sera l’un des trois secrétaires de l’Internationale au côté d’Alexandre Schapiro et d’Augustin Souchy.

Espoirs déçus et montée du nazisme

En 1923, lors putsch de Kapp, les courants conservateurs tentent de renverser la République de Weimar, mais c’était sans compter sur la grève générale appuyée par les partis de gauche et d’extrême-gauche. A partir du milieu des années 1920, la FAUD va être confronté à une baisse de ses effectifs. La situation n’est plus la même pour les révolutionnaires qu’au début des années 1920, et la montée du nazisme ne fera qu’aggraver la situation. La FAUD, qui connaît une situation difficile, se dissout en 1933 juste avant la prise de pouvoir des nazis, dans l’espoir de se réorganiser dans la clandestinité. Certains groupes seront actifs dans la résistance contre Hitler, notamment les groupes de jeunesse les « Schwarze Scharen » (groupes noirs). D’autres militants se battront en Espagne durant la guerre civile au côté de la CNT.

Avec l’accession au pouvoir d’Hitler en 1933, l’Allemagne sombre pour de longues années et la situation devient dangereuse pour les Rocker. Il devient de même impensable de publier son principal ouvrage théorique Nationalisme et culture [1] dont il vient de terminer la rédaction. L’arrestation de son ami Erich Müsham [2] par la SA fera office de signal ; il faut partir une nouvelle fois. Cette fois-ci ce sera un aller sans retour…

L’exil… une dernière fois

La fuite mène Rodolf Rocker et Milly Witkop aux États-Unis où il retrouvent leur fils. Durant ses dernières années, Rocker se consacre à la rédaction de ses mémoires. En 1936, il défend l’Espagne révolutionnaire envers et contre tout en sillonnant le pays afin d’expliquer l’importance de ce combat. Après la fin tragique de l’Espagne  révolutionnaire, l’Europe plonge dans la guerre mondiale. Ironie de l’histoire, les Rockers sont assignés à résidence car allemands et donc suspects… Durant la guerre, Rocker est favorable à la participation des anarchistes à la lutte anti-nazie.

Leurs dernières années, les Rockers les passeront dans une communauté libertaire près de New York. Milly Witkop décède en 1955. Le rêve de liberté et d’émancipation est en morceau. Au sortir de la guerre, les États-nations sont plus solides que jamais et nombre des compagnons de Rocker ont payé le prix fort de leur combat. Rudolf Rocker meurt le 11 septembre 1958, une dizaine d’années après la publication en allemand de Nationalisme et culture, ouvrage théorique essentiel où il s’attache à déconstruire le culte de l’État. Autre œuvre essentielle, ses Mémoires témoignent d’une époque dont les échos résonnent encore aujourd’hui, entre espoirs et désillusions.

Sergio

Sources : anarchismus.at, dadaweb.de, libcom.org, acontretemps.org

Pour en savoir plus sur Rudolf Rocker nous ne pouvons que conseiller la lecture de l’excellent numéro que le bulletin A contretemps lui a consacré et qui est aussi sorti sous forme de livre : A Contretemps, Rudolf Rocker ou la liberté par en bas, Les éditions libertaires / nada.


[1] Rudolf Rocker, Nationalisme et culture, Les éditions Libertaire – éditions CNT-RP

[2] Erich Müsham est expédié au camp d’Oranienbourg. Il y sera pendu en 1934